Nouvelle Vie : Quand les objets du quotidien deviennent matière à créer

Dans le parcours d’un artiste, la matière n’est jamais tout à fait neutre. Elle peut porter une histoire, une fonction, une mémoire. Elle peut aussi changer complètement de sens lorsqu’elle entre dans un processus de création.

Originaire de l’Extrême-Nord du Cameroun, Pierre Ismaël Baibayaola est un jeune artiste visuel qui développe un travail singulier à partir de matériaux que l’on retrouve dans notre quotidien, mais auxquels on ne prête généralement plus attention une fois leur usage terminé. C’est autour de cette démarche qu’il a développé son projet lors de sa résidence au Up High Lab.

Créer à partir de ce que l’on jette

Les plaquettes de médicaments usagées ou vides constituent l’une des matières principales du travail de Pierre Ismaël. Après leur utilisation, ces emballages deviennent généralement des déchets. L’artiste choisit au contraire de les conserver, de les détourner et de leur donner une nouvelle fonction.

Ce qui était destiné à être jeté devient support, texture, volume et élément de composition. Par le geste artistique, l’objet ordinaire entre dans un nouvel espace de lecture.

Cette démarche donne à son travail une dimension à la fois plastique et réflexive : que faisons-nous de ce que nous consommons ? Que devient un objet une fois qu’il a rempli sa fonction ? Et comment ce qui est considéré comme un déchet peut-il encore porter une valeur esthétique et symbolique ?

De la santé physique à la santé mentale

Le choix des plaquettes de médicaments ouvre également une autre dimension dans le travail de Pierre Ismaël : celle de la santé mentale. À travers « Nouvelle Vie », l’artiste établit un parallèle entre la transformation de la matière et les processus que peuvent traverser les personnes confrontées aux épreuves de la vie. Une matière usagée n’est pas nécessairement une matière sans valeur. De la même manière, traverser une période difficile, une fragilité ou une épreuve ne signifie pas que l’histoire s’arrête là.

Cette réflexion permet à l’artiste d’aborder la santé mentale avec un langage qui lui est propre, en utilisant l’art comme un espace pour questionner, sensibiliser et ouvrir la conversation. Son travail invite ainsi à regarder autrement les objets, mais aussi les personnes et les parcours que l’on pourrait trop rapidement considérer comme « abîmés », « finis » ou sans possibilité de transformation.

Un atelier ouvert sur le regard des autres

Une résidence artistique ne se construit pas uniquement dans la solitude de l’atelier. À certains moments du processus, il devient nécessaire de sortir de sa propre réflexion, de montrer ce qui est en train de naître et d’accueillir d’autres regards.

C’est dans cet esprit qu’un Open Studio a été organisé. Le principe était simple : ouvrir temporairement son espace de travail à des professionnels du milieu artistique, leur permettre de découvrir les recherches en cours et surtout d’échanger avec l’artiste autour de son processus de création.

Faire entrer le regard extérieur dans le processus

L’Open Studio a permis à Pierre Ismaël de présenter les différentes étapes de son travail, ses expérimentations autour des matériaux de récupération et les pistes qu’il explorait pour son projet. Parmi les professionnels invités figuraient Patrick Ngouana, critique d’art et commissaire d’exposition basé à Douala, dont le travail s’intéresse notamment entre autres aux enjeux contemporains, aux mémoires collectives ainsi que Salifou Lindou, figure majeure de la scène artistique camerounaise.

Le regard de ces deux professionnels apportait des perspectives différentes mais complémentaires : celui du commissariat, de la critique et de la réflexion sur l’œuvre d’un côté ; celui d’un artiste expérimenté, habitué à explorer différents matériaux et à accompagner les nouvelles générations de créateurs, de l’autre. Salifou Lindou est notamment connu pour une pratique qui traverse peinture, sculpture, installation et performance, avec un intérêt marqué pour les matériaux de récupération et les questions liées à l’urbain.

Montrer avant que tout soit terminé

L’intérêt d’un Open Studio réside justement dans le fait que l’œuvre n’a pas encore livré sa forme définitive.

Il ne s’agit pas d’une exposition où l’on présente un résultat fini, mais d’un moment où l’artiste accepte de montrer ses recherches, ses essais, ses hésitations et parfois même ce qui ne fonctionne pas encore.

Pour Pierre Ismaël, cette rencontre a donc été l’occasion de confronter son approche à des regards extérieurs, de recevoir des observations et de nourrir sa réflexion autour de son travail sur les plaquettes de médicaments usagées.

Une démarche particulièrement pertinente dans le cadre de sa résidence, puisque son travail consiste précisément à déplacer le regard porté sur une matière ordinaire, transformer un objet destiné à être jeté en matière artistique et questionner, à travers cette transformation, notre rapport à la consommation, au déchet et à l’environnement.

De la transmission, mais surtout du dialogue

L’Open Studio rappelle aussi qu’une résidence ne consiste pas seulement à mettre un atelier à disposition d’un artiste. Cela crée des occasions de rencontre, de confrontation et de transmission. En invitant des professionnels à entrer dans l’espace de création, le Creative Up High Lab permet aux jeunes artistes de se confronter à des expériences et des regards différents, tout en donnant aux professionnels l’occasion de découvrir des démarches émergentes.

Pour Pierre Ismaël, cette étape vient ainsi enrichir plusieurs semaines de recherche et d’expérimentation.

Elle participe à faire évoluer son projet avant sa présentation finale.

Transformer la matière, changer le regard

À travers son travail, Pierre Ismaël pose finalement une question simple : et si nous regardions différemment ce que nous avons appris à considérer comme inutile ?

Une plaquette vide peut devenir une texture.
Un objet usagé peut devenir une matière.
Un déchet peut devenir une œuvre.

Mais au-delà de la transformation physique, c’est surtout notre regard que l’artiste cherche à déplacer.

Son travail rappelle que la création peut naître de ressources inattendues et que les contraintes peuvent devenir des espaces d’invention.

Une nouvelle étape pour un jeune artiste

La résidence du Creative Up High Lab constitue une étape dans le développement de la démarche de Pierre Ismaël Baibayaola. Elle lui permet de poursuivre une recherche artistique déjà affirmée autour de la récupération et de l’environnement, tout en ouvrant de nouvelles possibilités pour la suite de son parcours.

Le projet développé durant cette période sera présenté à l’issue du programme, permettant au public de découvrir le résultat de plusieurs semaines de recherche, d’expérimentation et de création.


Creative Up High Lab : donner du temps et de l’espace à la création

Pensé par Up High Lab dans le cadre de son soutien à la création émergente, le Creative Up High Lab accompagne 8 jeunes artistes camerounais dans le développement de projets innovants en arts visuels, musique, mode et danse.

À travers ces résidences, le programme offre aux artistes un cadre pour expérimenter, approfondir leurs pratiques et donner une forme concrète à leurs idées.

Cette résidence s’inscrit dans le cadre du projet Mboa Jeunes Créatifs, avec le soutien du Fonds Équipe France, de l’Institut français du Cameroun et de l’Ambassade de France au Cameroun, engagés aux côtés des jeunes créateurs et des industries culturelles et créatives pour soutenir la création et l’émergence de nouveaux talents.